23 juillet 1988

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       Charles, un ami d’enfance de mon frère, se mariait ce jour là et Antoine était son témoin. J’étais également invitée au mariage et ce fut avec un soin tout particulier que je me préparai.
J’étais à cette époque assez mince, cinquante deux kilos pour un mètre soixante cinq, mais avec cependant tous les attributs généreux d’un corps de femme. Je portais une robe noire s’arrêtant à mi-mollet avec un grand dos nu et relevais mes cheveux en chignon ; cheveux auburn que j’avais très longs puisqu’ils m’arrivaient presque à la taille.
Avant notre départ, en riant, mon frère me prédit que j’allais faire des ravages. Il y avait beaucoup de monde puisque deux cent cinquante personnes assistaient à ce mariage et je connaissais la plupart des garçons et filles qui étaient de l’âge de mon frère et avec qui je me mêlai pour discuter. Après la Mairie et l’Église nous partîmes en cortège pour l’un des nombreux châteaux que compte la région bordelaise et où le reste de la noce se déroulait.
Ce fut dans le parc ombragé de ce château que je revis mon ange blond…

De petits groupes s’étaient formés dans le parc, à l’ombre des grands chênes, bavardant, une coupe de champagne à la main. Je me joignis aux conversations de l’un d’entre eux, me tenant près de mon frère, mais lui tournant cependant le dos, quand je l’entendis dire : « C’est maintenant que tu arrives ! » La réponse qui suivit : « Oui, j’arrive juste de l’aéroport, je rentre de Paris », éclipsa tout ce qui se trouvait autour de moi parce que la voix qui prononça ces neuf petits mots me fit frissonner.
Une voix que j’aurais pu reconnaître entre mille et que je n’avais pas oubliée malgré toutes ces années, SA voix…
La surprise fut telle que je faillis lâcher ma coupe de champagne et retins ma respiration alors que mon cœur manquait un battement.
IL était là. Au moment où je m’attendais le moins à le voir, IL réapparaissait dans ma vie…
Je n’écoutais déjà plus les conversations autour de moi, seulement attentive à cette voix si douce et si belle, cette voix fantastique.
Il suffit qu’il prononce quelques mots pour que les sentiments ressentis jadis par la petite fille de onze ans refassent surface avec plus de force encore.
Il était en pleine discussion avec mon frère et deux copains quand je me retournai pour me retrouver face à lui. Sa voix soudain se tut et il y eut juste son regard clair qui me fixait.
Je crus défaillir face à ce regard.
Après quelques secondes qui me permirent de trouver assez de force pour que ma voix ne tremble pas, je le saluai. Son regard soutenait le mien tandis que son superbe sourire creusait une adorable petite fossette sur sa joue.
— On se connaît mais je suis incapable de me souvenir où et quand nous nous sommes déjà vus…
— Ne me dis pas que tu ne la reconnais pas – se moqua mon frère – ma sœur n’a pas tant changé que ça !
Alexandre mit quelques secondes avant de réaliser qui j’étais.
— Ta… sœur ? … La petite Camille ? … Camille.
Entendre mon prénom prononcé par sa voix de velours me fit courir des frissons tout le long de l’échine et accéléra mon rythme cardiaque…
— Et oui, la petite Camille ! répondis-je avec un sourire.
— Je gardais le souvenir d’une petite fille et je revois… une jeune femme. Je n’en reviens pas !
Il semblait sincèrement très surpris de me voir tellement différente. Lui par contre n’avait pas changé, identique au souvenir que je gardais de lui. Toujours aussi grand, toujours aussi beau, encore plus beau même dans ce costume bleu marine, encore plus « homme ». Ce fut un vrai bonheur lorsqu’il s’avança pour me faire la bise.
Vingt deux ans après, il me suffit de fermer les yeux pour voir ce jour là comme si cela se passait hier. Pour sentir son parfum enivrant, voir le soleil jouer dans ses cheveux blonds, entendre sa voix, voir ce regard clair si pénétrant posé sur moi, voir son sourire magnifique que j’adorais…
Je parlai de tout et de rien avec lui et mon frère, m’obligeant à avoir l’air détachée alors que mon cœur battait à tout rompre dans ma poitrine.
J’aurais voulu rester là pendant des heures à parler avec lui, le contempler, fascinée, mais craignais que mes yeux ne trahissent trop ce qu’il m’inspirait.
Au bout d’un moment, je laissai donc Alexandre, Antoine et leurs copains continuer leur discussion et m’éloignai d’eux. Mes jambes tremblantes me supportaient à peine et il me fallut un grand moment et une grande maîtrise de moi-même pour réussir à calmer les battements désordonnés de mon cœur. Toute la fin de l’apéritif se passa comme dans un rêve ; je voyais les gens sans les voir, les écoutais sans les entendre. Je n’avais qu’une seule pensée, lui

Il fut l’heure de dîner et nous nous dirigeâmes vers les anciens chais du château transformés en salle de réception où des tables rondes de huit à dix personnes étaient installées. En consultant le plan de table disposé sur un grand chevalet à l’entrée de la salle, je constatai avec soulagement qu’Alexandre et moi étions à des tables séparées car j’aurais été incapable de passer tout le repas assise près de lui sans le dévorer des yeux ! Je me retrouvais assise entre un ami de mon frère et un cousin du marié tandis qu’Alexandre était à la table derrière la mienne, entre deux cousines du marié. Il ne pouvait voir que mon dos. Durant tout le dîner, je luttai contre l’envie de me retourner.
Mon voisin de gauche, cousin du marié dont j’ai oublié depuis bien longtemps le prénom, passa la totalité du repas à me draguer. Il avait dix-neuf ans, était plutôt joli garçon, mais ne m’intéressait absolument pas ! Hormis le fait que mes pensées ne quittèrent pas un seul instant la table derrière moi, la façon avec laquelle il me déshabilla du regard dès le début du repas me déplut. Mais ne dit-on pas que pour avoir un homme il faut donner la sensation de s’intéresser à un autre ? Ce fut donc ce que je fis tout au long du repas, donnant à tous l’impression de m’intéresser à ce que racontait mon voisin de table. Je ris à chacune de ses – mauvaises – plaisanteries et ne repoussai même pas sa main qui, négligemment appuyée sur le dossier de ma chaise, effleurait par moment mon dos nu. Ce fut un vrai supplice mais je tins bon !
À la fin du dîner les mariés ouvrirent le bal et dès le premier slow, mon cavalier d’un soir s’empressa de m’inviter et j’en fus quitte pour la danse la plus longue de ma vie ! Collé à moi, il me susurrait des mots doux à l’oreille et avait visiblement très envie que je le suive pour terminer la soirée ailleurs, pour un tout autre style de danse ! Je dus à plusieurs reprises, poliment mais fermement, lui demander de retenir ses mains trop baladeuses. Deux ou trois fois pendant que je dansais, je croisai le regard d’Alexandre resté assis à sa table, il me fixait. À la fin du slow, après que je lui eus lancé plusieurs regards suppliants, mon frère vint à mon secours et je dansai avec lui. Quand je revins m’asseoir, je sentais toujours le regard d’Alexandre rivé sur moi. La soirée se poursuivait mais je m’ennuyais ferme. Mon cavalier d’un soir m’agaçait au plus haut point et mes pensées ne cessaient de vagabonder vers une autre table… Je dansai à nouveau avec mon frère, puis avec quelques uns de ses copains, évitant surtout de me retrouver dans les bras de mon soupirant du jour.
Après plusieurs tentatives infructueuses et après que je l’eus carrément envoyé « balader », il renonça enfin et alla essayer ses charmes sur une autre. Enfin, je pouvais être tranquille…

Pour que personne ne vienne perturber mes pensées, je décidai d’aller dehors. Le parc était calme et magnifique, éclairé par des lanternes disséminées un peu partout dans les massifs. La nuit était chaude et étoilée. Je m’assis sur les marches de la porte principale du château, la fête se déroulant dans les chais attenants, bercée par le chuintement de la fontaine toute proche et me laissai aller à la rêverie, portée par la musique venant de la salle.
Une magnifique chanson qui exprimait vraiment ce que je ressentais à cet instant, « I’ve got you under my skin » de Franck Sinatra.

Ce fut alors que je le vis s’avancer vers moi, une bouteille de champagne dans une main, deux coupes dans l’autre. « Je peux ? » demanda-t-il avec un sourire qui aurait fait fondre un iceberg. L’émotion qui m’envahit, m’empêcha de lui répondre et j’acquiesçai juste. Alexandre s’assit près de moi sur les marches, déboucha la bouteille de champagne, remplit les deux coupes et m’en tendit une.
Je tentai de maitriser mon émoi. L’avoir si près de moi, pour moi toute seule, provoqua une sensation proche de l’ivresse ; la tête qui tournait, des papillons devant les yeux et mon cœur qui menaçait de s’arrêter tellement son rythme était rapide.
— Qu’est-ce-que tu fais là, toute seule ?
— Je profite de la tranquillité de la nuit.
— Tu as abandonné ton amoureux ? demanda-t-il en souriant.
— Si tu veux parler de mon voisin de table et bien je lui ai gentiment conseillé d’essayer ses charmes sur une autre avant que je ne perde patience et finisse par être vraiment très désagréable avec lui !
Il éclata de rire.
— Il a dû être bien triste le pauvre garçon, parce qu’il avait l’air vraiment très amoureux toute la soirée ! Puis, reprenant son sérieux, en me regardant. Remarque, je peux le comprendre parce que tu es vraiment très belle.
Je ne sus quoi répondre. Mon visage s’empourpra et je souris juste, mon cœur manquant un battement.
— Je ne t’avais vraiment pas reconnue tu sais tout à l’heure. La dernière fois que je t’avais vue tu étais encore une petite fille. La petite Camille… dit-il songeur.
— C’était il y a longtemps et la petite Camille a grandi depuis !
— Oui et je suis très impressionné par la jeune femme que tu es devenue.
Quelques secondes de silence s’installèrent et malgré la tête qui me tournait à cause de sa présence et de son regard clair posé sur moi, je réussis à rire et à lui répondre :
— Tu en parleras à Antoine alors, parce que pour lui je suis toujours une petite fille !
— Quel âge as-tu maintenant ? Dix-neuf ans ? Vingt ans ?
Je me souviens l’avoir regardé en souriant et avoir répliqué :
— J’ai grandi mais j’ai toujours sept ans de moins que toi !
Il me fixa, perplexe, mais ne dit rien. L’instant d’après il choqua sa coupe de champagne contre la mienne en disant :
— À quoi veux-tu que nous trinquions ?
— Je ne sais pas.
— À cette douce soirée ?… Aux heureux mariés ?… Au plaisir de se revoir ?…
— Nous pourrions peut-être trinquer à tout cela en même temps.
Le champagne était délicieux et l’instant vraiment magique…
Nous restâmes là plus de deux heures, discutant des quatre années écoulées en terminant la bouteille de champagne. Je me sentais bien près de lui, bercée par sa belle voix si douce et j’aurais pu rester des heures à l’écouter parler, à l’admirer. J’aurais voulu pouvoir suspendre le temps car plus rien n’existait autour de nous. Il n’y avait que lui qui comptait.
Là encore, tant d’années après, il me suffit de fermer les yeux et de repenser à cet instant pour entendre le bruit d’eau de la fontaine aussi distinctement que si elle était à côté. Pour LE voir, les manches de sa chemise blanche relevées sur ses poignets bronzés, sa cravate dénouée. Pour sentir son épaule contre la mienne, voir son magnifique sourire et surtout, surtout, voir son regard sur moi ce soir là…
Ce fut avec bonheur que j’appris qu’il venait de se réinstaller à Bordeaux et travaillait depuis quelques mois dans une clinique, un centre spécialisé dans la rééducation des graves traumatisés de la route. Lorsqu’il dit que cela lui ferait plaisir que nous nous revoyions, je ne sus pas et n’osai pas imaginer ce que voulait dire cette phrase. Disait-il cela par pure politesse ou était-il vraiment sincère ? Je ne savais pas et repoussai ces interrogations à plus tard, désirant juste profiter de cet instant avec lui.

Vers quatre heures du matin, mon frère vint me chercher alors que nous étions toujours assis sur les marches du château. Antoine s’approcha de nous.
— Je te cherchais partout ! Je me demandais où tu étais !
— Je n’étais pourtant pas bien loin.
— Peut-être mais je m’inquiétais de ne pas te voir !
— Antoine, c’est bon, je n’ai plus cinq ans !
— Je sais, tu en as seize mais cela n’empêche pas que je m’inquiète pour toi !
Alexandre lui dit :
— Ça doit bien faire deux ou trois heures que nous sommes ici, à discuter.
Et voyant la bouteille de champagne vide posée à côté d’Alexandre et la coupe que nous tenions chacun en main, mon frère ajouta :
— Pas seulement à discuter à ce que je vois !
— Ce n’est que du champagne Antoine ! répliqua Alexandre en souriant.
— Ouais, c’est ça que du champagne ! Je te signale Alex, qu’elle n’a pas l’âge de boire, ni l’âge de rien d’autre d’ailleurs !
Lorsque nous nous levâmes, en me contemplant, Alexandre affirma à Antoine :
— Je pense qu’il est temps que tu ouvres les yeux Antoine et que tu réalises que ta sœur n’est plus une petite fille.
Mon frère ne répondit pas et nous nous séparâmes là, sur les pelouses devant le château.

Est-ce que j’allais le revoir très bientôt ?… Est-ce que j’allais encore devoir attendre plusieurs années avant que nos chemins ne se croisent à nouveau ?… Tant de questions restaient en suspens !

 La suite ?…

© Octobre 2011. Tous droits réservés.

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3 commentaires

  1. Victoire3 28 février

    Oh ces deux premiers chapitres me donnent tellement envie de me procurer la suite. Un livre qui change de d’habitude j’ai l’impression :) Je vais essayer de me l’acheter ou de me le faire offrir pour une fête !

  2. Léna Bubi 29 août

    Je viens juste de découvrir votre histoire, en même temps que votre blog, et ces 2 chapitres me donnent très envie de lire la suite =) La couverture est magnifique, et il faut vraiment que je me le procure *-*

  3. Audrey 6 janvier

    Rien que de relire ce premier chapitre me donne envie de me replonger dans votre histoire, Camille. Je pense d’ailleurs relire votre roman, certainement plus tard, parce que je n’en ai pas le temps, mais je le relirai, soyez en sûre !

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